Diplomatie ouzbèke, une logique d'allers-retours

(Article - 10/2011)

Après avoir mené un temps une diplomatie multivectorielle balancée entre fidélités ex-soviétiques et la recherche de nouvelles alliances occidentales l'ouzbékistan est revenu a une politique étrangère très défiante envers l'UE et les Etats-Unis

 

 

 

Gare de l'Est : Depuis l’indépendance de l’Ouzbékistan en 1991, la politique de Tashkent a largement évolué, le pays adaptant sa politique étrangère au gré des évènements de son agenda interne mais également de l’agenda international, peut-on malgré tout observer certaines lignes de force dans la diplomatie ouzbèke depuis 1991 ?

Thierry-Antoine Kellner : Oui effectivement ; l’Ouzbékistan se perçoit comme un Etat situé au cœur de l’Asie centrale, avec une vocation de leader régional. Ce qui l’intéresse c’est d’avoir un maximum d’indépendance, et il utilise tous les ressorts à la disposition de sa politique étrangère ; il s’est adapté aux différentes circonstances en commençant par être relativement proche de la Russie, avant de s’en éloigner et de se rapprocher des Etats-Unis. Et lorsque ceux-ci ont eu une politique jugée trop pressante, de nouveau il s’est réaligné sur la Russie et a développé un partenariat avec Pékin. Aujourd’hui on assiste de nouveau à un retour de balancier puisque le pays est en train d’essayer de cultiver à nouveau ses relations avec les Occidentaux, mais tout en maintenant un équilibre entre ces diverses partenaires. C’est une politique que l’on pourrait qualifier de « multivectorielle », dont le créateur n’est pas le président ouzbek mais le président kazakh.

GDE : L’Ouzbékistan s’est donc aligné sur la politique kazakhe pour concevoir sa politique étrangère ?

TAK : Non, mais toutes les Républiques d’Asie centrale ont bien compris qu’il était de leur intérêt d’utiliser tous les leviers qui étaient à leur disposition et de prendre chez leurs partenaires ce qui était le plus intéressant. On accepte de bonne grâce les assistances économiques diverses, qu’elles proviennent de la Chine, de l’Union européenne, des Etats-Unis ou de la Russie, mais en même temps on s’assure de maintenir au maximum son indépendance et sa marge de manœuvre au point de vue de la politique étrangère. Cette politique multi-vectorielle est pratiquée aujourd’hui d’une manière ou d’une autre par toutes les républiques d’Asie centrale car c’est leur intérêt fondamental.

GDE : Concernant les relations avec la Russie, est-ce que le fait que Président ouzbek M. Karimov soit un pur produit de l’élite soviétique a favorisé un prisme russe dans la politique étrangère de l’Ouzbékistan ?

TAK : M. Karimov est un ancien apparatchik, il a été formé à l’école soviétique ce qui évidemment laisse des traces. Cependant il ne souhaite pas que la relation avec la Russie soit exclusive et il entend mener sa politique étrangère de la manière la plus indépendante possible. Il y a beaucoup de liens entre les deux pays, notamment à travers des organisations régionales qui sont promues par Moscou. L’Ouzbékistan les a choisies à la carte, sans s’y intégrer véritablement, toujours pour maintenir un maximum d’indépendance. Ainsi, il est membre de l’Organisation du traité de sécurité collective, à vocation de sécurité et militaire, mais n’a pas encore accueilli de bases russes sur son territoire. D’un point de vue économique, la Russie reste un partenaire clef de l’Ouzbékistan, même si celui-ci a commencé de diversifier ses relations économiques. La Russie garde toujours un rôle important, comme dans le reste de la région, en tant qu’ancienne métropole et en vertu de liens historiques et économiques forts. De nombreux Ouzbeks parlent russe, ce qui facilite les relations. La Russie est ainsi une destination phare pour les travailleurs ouzbeks, ce qui offre à Moscou un levier économique important sur Tachkent. Il y a aussi des liens entre les services de renseignements et toute une série de coopérations pragmatiques. Mais si le président a l’impression que Moscou devient trop pressant, il fait automatiquement des ouvertures ailleurs, soit aux Américains, soit aux Chinois. Moscou n’a pas toute la latitude pour faire pression : il n’y a pas de frontière commune, et plus de minorité russe importante. L’Ouzbékistan est un grand pays de près de 30 millions d’habitants, avec une armée solide, la plus solide de toute l’Asie centrale. Il est donc plus difficile à influencer que d’autres Etats plus faibles de la région.

GDE : Où en sont les relations avec le monde occidental ?  On avait assisté, après les attentats du World Trade Center en 2001 et l’opération en Afghanistan, à un rapprochement assez fulgurant entre l’Ouzbékistan et les structures euro-atlantiques. Il semble que ce rapprochement ait fait long feu et ai notamment souffert de l’indignation des occidentaux face à la répression du soulèvement d’Andijan en 2005.

TAK : Il y a eu plusieurs moments dans ces relations entre les Ouzbeks et les Occidentaux – Union européenne et USA. Après 2001 on a effectivement assisté à une phase de rapprochement qui a commencé à se distendre au moment de la guerre d’Irak car les Ouzbeks n’étaient pas satisfaits du choix des Américains de se concentrer sur l’Irak plutôt que sur l’Afghanistan. Dès 2003 on a donc assisté à une première prise de distance sous forme de relations renouées avec des pays comme la Chine. Ensuite, dans le contexte des « révolutions colorées » qui ont traversé l’espace de la CEI, on a vu une condamnation occidentale de la politique de répression ouzbèke suite aux incidents d’Andijan en 2005, et à partir de ce moment-là il y a eu un froid important. L’UE a pris des mesures condamnant le gouvernement ouzbek avec des sanctions et les Américains avaient été obligés eux aussi de prendre des distances. L’Ouzbékistan, en réponse, a mis fin à la présence américaine sur la base de Karshi-Khanabad, mais en même temps, il a tout de même su conserver des relations avec les Occidentaux. Ainsi, Tachkent a conservé les liens qu’ils avaient mis en place avec l’Allemagne et n’a jamais fermé la base de Termez. Depuis plus d’un an, on assiste à un réchauffement avec les Occidentaux, qui se traduit par des visites de diplomates et de responsables en Ouzbékistan et une visite du président Karimov à la Commission européenne. Le facteur qui joue est la poursuite du conflit en Afghanistan : les Occidentaux ont tout intérêt à cultiver leurs relations avec l’Ouzbékistan, ne fût-ce qu’en raison de la proximité géographique du pays qui sert de zone de transit. Un des grands problèmes de l’Otan en Afghanistan est la logistique. Quand on veut atteindre ce pays enclavé depuis la mer, il faut traverser soit l’Iran –ce qui est politiquement exclu à Washington-, soit le Pakistan avec le risque d’embuscades tendues dans les zones montagneuses. Il faut donc diversifier les voies d’approvisionnement. Dans ce contexte, l’Asie centrale est une zone de transit importante soit via la mer Caspienne soit via la Russie, et il faut donc une collaboration avec l’Ouzbékistan. Cela a obligé les Occidentaux à revoir leur position même s’il n’y a eu aucune avancée sur le terrain des droits de l’homme à part quelques mesures cosmétiques et des effets d’annonce.

 

GDE : L’Ouzbékistan a toujours semblé avoir des difficultés à aplanir ses relations avec les voisins de la zone, notamment au niveau de ses frontières ?

TAK : Sur le fond, il existe une rivalité entre les présidences, ces hommes d’Etat sont tous des dirigeants autoritaires qui se considèrent comme supérieurs aux dirigeants voisins. Il y a également une rivalité régionale entre l’Ouzbékistan et le Kazakhstan pour savoir qui est le leader naturel de la région, chacun avec de bons arguments ; le Kazakhstan mettant l’accent sur sa réussite économique, son rôle de pont entre le monde russe, le monde occidental, l’Asie de l’Est et le Sud de l’Asie centrale ; de l’autre côté l’Ouzbékistan qui répond en mettant en avant sa centralité géographique et historique -de grands centres politiques de l’Asie centrale ont été situés sur le territoire actuel de l’Ouzbékistan avec des villes comme Samarcande, Boukhara, Kokand et Khiva-. Il y a par ailleurs une crainte de l’Ouzbékistan par rapport à ce qui se passe dans d’autres Républiques, pour des menaces non-traditionnelles sur la sécurité,  comme le radicalisme islamique ou le trafic de la drogue afghane. Tachkent craint ainsi la pénétration de la drogue afghane sur son territoire, et ferme pour cette raison régulièrement ses frontières avec le Kirghizstan ou le Tadjikistan, en prenant prétexte de ce trafic pour limiter ses contacts avec ses voisins ; en outre, le Kirghizstan a essayé de développer un modèle qui se rapprocherait d’une démocratie ce qui n’est pas du goût de l’Ouzbékistan. Avec le Tadjikistan il y a également un conflit historique, les nationalistes tadjiks considérant que des villes comme Boukhara ou Samarcande sont historiquement tadjikes, et des problèmes liés à l’eau, puisque l’Ouzbékistan consomme l’eau produite par le Tadjikistan pour sa culture du coton –une production stratégique pour Tachkent-, or Douchanbé souhaite développer un grand projet de barrage hydroélectrique à Roghun, ce qui inquiète l’Ouzbékistan. Un des moyens de faire pression est de fermer la frontière ou de rendre la circulation difficile. Il est très délicat de passer du Nord ou Sud du Tadjikistan, pays très montagneux, et on est obligé de passer par l’Ouzbékistan, ce que celui-ci utilise pour faire pression sur ce grand projet de Roghun, l’un des chevaux de bataille du président tadjik actuel. Mais pour finir sur une note positive on peut noter une coopération régionale sur certains projets ; ainsi l’Ouzbékistan participe-t-il aux côtés du Turkménistan et du Kazakhstan au grand projet de gazoduc qui fonctionne maintenant depuis le Turkménistan jusqu’à la Chine, c’est une prouesse de la diplomatie chinoise d’avoir réussi à mettre ces trois Etats autour de la table et d’avoir réussi à ce qu’il y ait un projet qui fonctionne.