La Mer d'Aral, une catastrophe sans solution?

(Article - 06/2013)

Depuis les années 1960, la Mer d’Aral est le triste symbole de l’exploitation de ressources naturelles pour des motifs économiques. Vincent Robinot revient sur les causes de cette tragédie écologique et évoque la situation actuelle sur les rives de ce qui fut, hier, l’une des plus importantes mers fermées au monde.

Comment êtes-vous arrivé à cette passion pour la Mer d’Aral ?

C’est peut-être mon goût pour la mer. Je suis Breton et j’ai longtemps vécu au bord de la baie du Mont Saint- Michel, qui laisse souvent les épaves des bateaux à l’horizon le temps d’une marée basse. En découvrant la Mer d’Aral j’ai eu l’occasion de m’intéresser à une mer intérieure. C’était quelque chose de nouveau pour moi. Les premières images que j’ai vues de la Mer d’Aral, c’était justement les épaves de bateaux apparentes, comme si c’était marée basse, mais une marée qui ne remonte jamais finalement.

Mer d’Aral rime avec catastrophe écologique. A quel moment cette mer qui était le quatrième espace lacustre du monde a-t-elle commencé à se réduire massivement ?

Les premiers signes de cet assèchement sont apparus aux alentours des années 1960. Ensuite cela n’a cessé de s’accélérer au fil des décennies. C’est la brutalité de cet assèchement qui permet de qualifier le sort de l’Aral de catastrophe. Ni les hommes ni la nature n’ont réussi à s’adapter assez rapidement.

Pourriez-vous nous rappeler les facteurs qui ont conduit à cet assèchement ?

Avant la catastrophe, vers 1950, la Mer d’Aral s’étendait sur une surface d’environ 68 000 km2. Aujourd’hui elle en fait quatre fois moins, soit à peu près 17 000 km2. La première cause de cet assèchement est le détournement des fleuves qui l’alimentaient, pour permettre la culture du coton dans cette région aride. Cette culture du coton a été développée de façon intensive durant l’époque stalinienne, vers 1950. Idéalement, c’est une plante que l’on cultive dans les régions où il y a peu d’humidité, du moins pour la récolte qui s’étale sur plusieurs semaines afin d’éviter le pourrissement de la fibre.

Le plateau de l’Aral présentait ces caractéristiques à condition que les faibles précipitations soient compensées par un apport supplémentaire en eau douce, en l’occurrence, par les fleuves du bassin versant : le Syr-Daria au nord et l’Amou-Daria au sud. Tous deux ont été utilisés pour arroser les champs de coton. Cette méthode s’est déployée sur une telle superficie que bientôt les deux fleuves ne coulèrent plus dans l’Aral. Il faut comprendre qu’une mer intérieure, c’est une mer fermée qui n’a pas de débouché sur les océans. Si on coupe ce réservoir de son alimentation en eau, en pleine steppe, il est soumis à l’évaporation et à l’assèchement. C’est exactement ce qui s’est passé !

 

La situation qu’on a vécue était finalement très prévisible quand les Soviétiques ont développé ce projet de détournement des fleuves pour le développement de la culture du coton. Y avait-il eu des mises en garde à l’époque ?

Bien sûr, de nombreux hydrologues russes avaient émis des mises en garde. Mais il faut se remettre dans le contexte de l’URSS où l’environnement passait au second plan face aux enjeux militaires et économiques. L’Aral est, à ce titre, un très bon contre- exemple de développement durable. Ce qui comptait à l’époque, c’était la culture du coton qui était véritablement l’or blanc des

Soviétiques. Cela rapportait beaucoup et rapidement. On ne se posait pas la question des conséquences écologiques, à l’instar de bon nombre de projets, à l’époque, développés par le régime... L’assèchement a été si rapide, que l’homme a été dépassé. Les conséquences sont allées plus vite que la réflexion humaine.

Peut-on dire que le facteur humain soit le seul responsable de cette catastrophe écologique ou peut-on citer d’autres facteurs ?

L’ action de l’homme n'a fait qu’accélérer l’assèchement de l’Aral, qui est une réserve d’eau assez vulnérable et peu profonde, située dans une zone continentale à tendance aride. On peut naturellement y ajouter un facteur de réchauffement climatique, car, d’un point de vue hydrologique, l’Aral a toujours représenté un système à l’équilibre très précaire. Il y a d’ailleurs des théories assez solides qui mentionnent que cette mer n’en n’est pas à son premier assèchement dans la géologie terrestre. Mais il faut garder en mémoire que seule l’action de l’homme à travers la culture du coton est à l’origine d’une rupture d’alimentation en eau à l’embouchure de l’Aral... Ce qui est un facteur suffisant pour provoquer son assèchement.

 

Le niveau de la Mer d’Aral s’est- il stabilisé aujourd’hui ? Et sur combien de temps s’est effectuée cette diminution de surface ?

Il faut distinguer deux parties dans l’Aral. On peut localiser ce que l’on appelle la petite mer, dans la partie Nord, au Kazakhstan. Ensuite il y a la grande mer, dans la partie plus au sud. Si on prend les photos satellite, on se rend compte qu’à la fin des années 1980 se produit une séparation de la Mer d’Aral entre ces deux espaces. Il aura donc fallu trente ans pour qu’apparaisse cette scission caractérisant la diminution de moitié de la superficie initiale de l’Aral.

Aujourd’hui, la petite mer est stabilisée et ce, grâce à l’homme qui a entrepris la construction d’une digue pour canaliser le Syr Daria, seul fleuve dont le débit est à nouveau régulier depuis l’effondrement de l’URSS. En ce qui concerne le sud, sur le versant ouzbèke, l’assèchement de la plus grande partie semble inéluctable.

 

Face à cette graduelle réduction de la surface occupée par la mer d’Aral, les autorités soviétiques ont-elles tenté certains projets pour lutter contre ce phénomène qui aurait pu avoir des conséquences sur la production de coton ? Y a-t-il eu une tentative de diminution de la production ?

L’assèchement de l’Aral n’avait aucune conséquence sur la culture du coton, puisque celle-ci pompait en amont les eaux des fleuves Amou-Daria et Syr- Daria. De plus, l’enjeu économique était trop important pour qu’on réduise la cadence de production, donc l’irrigation. Le problème immédiat était plutôt la pêche qui représentait une activité importante pour la région. On dit ainsi que l’Aral nourrissait tout le pays de son poisson qui abondait à l’époque.

Mais le recul de la mer a condamné les bateaux à s’échouer sur les rives. Quant à la salinité de l’eau, multipliée par trois en quelques années, elle a provoqué l’extinction de bon nombre d’espèces endémiques. Des scientifiques russes ont alors tenté, avec succès, d’introduire une nouvelle espèce de poisson à la fin des années 70. Une sorte de carrelet qui s’adapte mieux aux variations de la salinité. Quant au remplissage de l’Aral, il y a eu quelques projets pour l’alimenter à nouveau, notamment grâce à la Caspienne via de grands canaux, ou en détournant l’Oural... mais ces projets n’ont jamais abouti.

 

Vous qui avez beaucoup voyagé dans cette zone, quel visage présente ce qu’il reste de la mer d’Aral ?

Lorsque l’on arrive dans le port d’Aralsk, on a des visions assez extraordinaires et inhabituelles. Il y a un port mis sous verrou, avec des grues rouillées, des bateaux échoués, des coques abandonnées. C’est un tableau assez tragique et atypique pour ceux qui connaissent le milieu marin. Un choc visuel. Mais j’étais là aussi pour m’intéresser à une population qui prenait de plein fouet les conséquences d’un phénomène dont elle n’était pas responsable.

À Aralsk, où l’on comptait jusqu’à 60 000 habitants aux périodes les plus fastes, la moitié des habitants est partie. Cette population, résignée d’abord, s’est plus ou moins adaptée... mais elle manque de ressources financières pour se relancer. Ce qui m’a également frappé, c’est la misère et l’alcoolisme. Une misère sociale et humaine très prégnante, où les gens désœuvrés sont imbibés du matin au soir de vodka. C’est un autre héritage particulièrement triste de l’époque soviétique.

On parle aussi de conséquences sanitaires gravissimes. Près de 70 % des personnes de la zone seraient victimes de maladies chroniques, notamment en Karakalpakie (Ouzbékistan). Outre d’alcoolisme, de quoi souffre-t-on dans cette zone ?

Beaucoup de maladies ont effectivement été contractées suite à cette perturbation à la fois de l’atmosphère et du climat. On dénombre des cas de tuberculose, de maladies respiratoires, des maladies rénales, la typhoïde et peut-être même des cancers.

En discutant avec les responsables de l’hôpital régional d’Aralsk, on se rend compte à quel point la population a été affectée par les chamboulements climatiques. Les populations les plus vulnérables sont les plus anciens et les nourrissons. En Mer d’Aral, il y a une grosse variation de températures entre l’été et l’hiver, et avec l’assèchement de l’Aral, on a observé une baisse considérable des précipitations qui apportaient un certain rafraîchissement.

Aujourd’hui le vent ne souffle plus sur la mer mais sur les fonds marins. Il soulève alors poussière, sels et autres produits laissés par la culture intensive du coton. Lorsqu’on respire cette terre depuis des années, on contracte des maladies qui sont parfois peu connues chez nous. A cela s’ajoutent les maladies contractées par les eaux polluées. Cette pollution n’est venue que petit à petit, devenant ainsi une bombe à retardement. Notamment dans les villages où il n’y a pas d’accès à l’eau courante et où elle est donc puisée dans le sol.

Avec notamment ce manque d’accès à l’eau courante que vous mentionnez, on a parfois l’impression que la population a été laissée à elle-même, or le Kazakhstan est un Etat suffisamment riche pour agir.

Si on se met à la place de ces gens qui ne sont pas nés dans le désœuvrement, c’est vrai qu’ils sont confrontés à un véritable retour en arrière. Ils ont connu cette situation de l’Aral-oasis, une steppe où il faisait bon vivre avec un climat agréable. Il y avait des restaurants, des stations thermales pour venir se reposer. Un confort de vie qui a connu un revirement dramatique avec toutes les conséquences que l’on connaît, y compris de nombreuses conséquences psychologiques dont il faut bien prendre toute la mesure.

Comment explique-t-on alors que les Kazakhes réagissent peu ou pas du tout ?

Le gouvernement kazakh, sous la pression internationale, s’est rendu compte qu’il fallait réagir, faire quelque chose pour ce tâche noire perdue dans cet immense territoire qui fait cinq fois la France. Depuis le milieu des années 90 les habitants du bassin de l’Aral touchent une pension alimentaire, qui leur est destinée à s’acheter mensuellement un sac de 50 kg de farine, la base de

l’alimentation. Mais bien souvent cet argent est dépensé pour de la vodka. Le sauvetage de l’Aral a connu deux étapes. La première dans les années 1990. Après obtention de son indépendance, en 1991, le Kazakhstan a levé le pied sur la production du coton réduisant ainsi l’irrigation. Du coup le Syr-Daria s’est remis à couler avec un débit quasi régulier mais dans un delta gagné par la désertification, où la mer avait trop reculée. Devant ce nouvel apport d’eau douce gâché dans le sable et la poussière, les locaux se sont retroussées les manches. Ils ont construit une digue à l’embouchure du Syr Daria pour permettre le remplissage de la petite mer dans la partie du nord, donc au Kazakhstan. Cette digue s’est vite avérée efficace et a permis de renflouer temporairement la petite mer. Hélas, construite de manière approximative et avec très peu de moyens, elle cède au printemps 1999.Tout au long de cette période, les initiatives locales se sont renforcées et ont poussé le gouvernement du Kazakhstan à mener, dans les années 2000, une seconde étape : La reconstruction de cette digue. Soutenu par plusieurs nationalités (Russes, Turcs, Coréens, Allemands...) ce projet a été co-financé par la banque mondiale. Evalué à 85 millions de dollars cet ouvrage a été inauguré en automne 2006 par le président Nazarbaiev.

Qu’en est-il de la situation sur la rive ouzbèke ?

Force est de constater que l’Ouzbékistan ne fait pas grand-chose pour freiner cette érosion, si ce n’est de planter des barrières végétales : des bruyères, des herbes grasses et du saxaoul noir, un arbuste endémique de l’Asie centrale. En Ouzbékistan on a continué la culture du coton après l’indépendance. Le pays, qui a dû très vite trouver des ressources pour assurer son autonomie financière, s’est assez naturellement projeté sur cette culture du coton qu’il connaissait déjà très bien.

L’Ouzbékistan n’avait ni de pétrole, ni de gaz, contrairement au Kazakhstan.

Voilà la grande différence avec le Kazakhstan dont les pieds reposent sur des nappes pétrolières et des gisements de minerais à haute valeur ajoutée, comme l’uranium. Là-bas on a tout de suite abandonné la culture du coton et réorganisé l’économie pour se développer beaucoup plus rapidement. L’Ouzbékistan a, quant à lui, maintenu la culture du coton et continue de détourner le fleuve du sud, l’Amou-Daria, car les méthodes d’arrosage n’ont hélas pas évoluées...

Dans ces régimes autoritaires, la population locale peut-elle se faire entendre face à tous ces périls ?

Elle a effectivement fini par se faire entendre, tout simplement avec la chute de l’URSS. Tous les médias et les scientifiques ont eu les yeux braqués sur l’Aral. Localement, on trouve des initiatives, principalement féminines. Il y a une association qui s’appelle Aral Tenezi qui a ainsi beaucoup œuvré pour la construction du barrage, mais aussi pour la remise en activité de la pêche - car on pêche à nouveau dans la petite Mer d’Aral au Kazakhstan. Ce sont plutôt des femmes qui se mobilisent car les hommes sont bien souvent plombés par l’alcoolisme, et les femmes portent tout, notamment l’espoir. Leur travail a été couronné par la réouverture en 2005 d’une usine de poisson à Aralsk.

Après avoir parlé de l’impact sur l’homme, que peut-on dire sur l’impact sur la faune et la flore de cette région?

Commençons par la mer et les stocks halieutiques : on comptait une trentaine d’espèces dans l’Aral. La majorité a succombé en raison de la forte augmentation de la salinité passant de 10 grammes à 30 grammes par litre en quelques années. Au niveau de la faune, c’est toute une faune de steppe qui est arrivée au niveau de la mer attirant des rongeurs qui apportent des maladies. On a d’ailleurs constaté des cas de peste ou de rage. Concernant la flore, les biotopes ont été chamboulés. Mais malgré tout elle trouve sa place sur l’espace laissé parla mer aujourd’hui. Moi qui vient de la baie du Mont Saint-Michel, j’étais surpris de voir se développer en Mer d’Aral des salicornes, c’est-à-dire des plantes qui ont l’habitude de pousser en milieu salin. Ce qui a d’ailleurs fait le bonheur des troupeaux, puisqu’à défaut de pouvoir aller pêcher, on a commencé à développer l’élevage.

On entend aussi régulièrement parler d’une ancienne île située au centre de cette Mer d’Aral, où les Soviétiques auraient testé des armes bactériologiques. Mais n’étant plus vraiment une île il y aurait circulation de ces anciennes armes chimiques ou bactériologiques

Oui, il s’agit de l’île Vozpojdiénié. Je n’ai pas d’élément concret à ce sujet, mais cela se trouve facilement dans la presse. Voilà plus de dix ans que des spéculations sur de possibles conséquences de contaminations... Mais je préfère laisser ces sujets à sensation à d’autres et je préfère ne pas m’avancer.

Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, les deux Etats qui se partagent les pourtours de la Mer d’Aral, discutent-ils conjointement de ce problème ?

Ils discutent, ou du moins ils essayent. Mais cela ne mène jamais à rien parce que d’un côté les Ouzbèkes accusent les Kazakhes d’avoir freiné le cours du Syr-Daria pour venir remplir le reste de l’Aral avec ce barrage. Et les Kazakhs font la morale aux Ouzbèkes parce que c’est à cause du coton et de l’irrigation de l’Amou-Daria que l’on ne pourra jamais retrouver leur ancienne mer.

Cette difficulté à s’entendre reflète une situation régionale Du fait de ces problèmes d’eau qui nécessitent d’être gérés conjointement par tous les Etats d’Asie centrale plutôt qu’à deux uniquement avait été créée sous la pression de la communauté internationale, en 1993, une initiative appelée IFAS. A-t-elle pu produire quelques résultats ?

Ce qui est sûr c’est que les conséquences de cet assèchement sur le climat, avec des précipitations de plus en plus rares et l’avancée du désert, ces tempêtes de poussières qui se déplacent à des centaines voire des milliers de kilomètres à la ronde, cela concerne l’ensemble des Etats de la région. Les choses sont assez graves et il faudra trouver des solutions. L’IFAS, sur le papier, concrétise cette volonté de résoudre les problèmes. Elle a un rôle de coordination entre les états du bassin de l’Aral. On peut lui reconnaître d’avoir levé des fonds internationaux et mobilisé chercheurs et scientifiques pour progresser dans les analyses environnementales de la catastrophe de l’Aral. Mais concrètement, les choses avancent lentement et j’ai d’avantage été frappé par la corruption que par une amélioration des conditions de vie de la population locale...

Il se dit que l’Ouzbékistan aurait découvert du pétrole dans la zone et l’assèchement de la Mer d’Aral pourrait y être considéré comme une bonne nouvelle, facilitant l’exploitation de ces ressources. Avez-vous des éléments là-dessus ?

Ce n’est pas encore concret même s’il est vrai que beaucoup de compagnies pétrolières sont en train de s’y intéresser. Parmi elles, la CNPC chinoise (China National Petroleum Corporation), qui en automne 2006 a signé un accord de coopération pétrolière et gazière avec l’Ouzbékistan. Cet accord porte sur l’exploration et l’exploitation des gisements de gaz naturel dans le bassin de l’Aral. Mais dans le terme bassin, il faut comprendre aussi les zones en amont bordant l’AmouDaria, des zones déjà connues et exploitées essentiellement pour le gaz. Mais au-delà de cette annonce, la « bonne nouvelle » comme vous dites est peut-être à requalifier : on ne va pas transformer des pêcheurs en exploitants de gaz ou de pétrole. On est encore en train de biaiser une population en leur disant qu’on va trouver une solution pour s’enrichir et mieux vivre dans la région. Mais les conséquences écologiques sont là et il faut y faire face. Que l’on trouve du pétrole ou du gaz, cela n’ôtera en rien l’assèchement et le fait qu’il faille trouver une solution à ce problème.