Démographie russe, Histoire d'un défi pour le futur

(Article - 10/2011)

Aujourd'hui, la Russie enregistre un taux d'avortement parmi les plus élevés au monde : il serait en 2008 de 30 pour 1000, selon les données officielles. Cette situation s'explique avant tout par l'insuffisance de l'accès aux moyens de contraception et de l'éducation au planning familial, qui remonte à l'époque soviétique.

En effet, si la Russie prit de l'avance au lendemain de la Révolution en étant le premier pays du monde à autoriser l'avortement, en 1920, on ne peut voir dans cette décision l'affirmation d'un droit individuel des femmes ou des couples au contrôle des naissances. Certes, cette mesure s'inscrivait dans un mouvement de possible libéralisation des mœurs familiales et sexuelles, à l'époque où différentes tendances, des plus progressistes aux plus conservatrices, coexistaient encore parmi les communistes.

L'heure était à la destruction de la famille traditionnelle, et à la mise en place d'un droit de la famille libéral et égalitaire, qu'il s'agisse du mariage, du divorce ou des droits parentaux. Mais il n'en reste pas moins que la légalisation de l'avortement fut présentée avant tout comme une mesure de pragmatisme visant à lutter contre la mortalité des femmes liée aux avortements clandestins, et ce notamment parmi le prolétariat, contraint pour des raisons matérielles à limiter sa natalité.

C'est ce qui permettra aux autorités, sous Staline, en 1935, d'affirmer que cette mesure de protection a fait son temps, tandis qu'il s'agit de relancer la natalité en baisse, afin de fournir au pays « l'arme démographique » nécessaire à ses objectifs économiques et militaires. La phase de transition vers le socialisme est annoncée terminée, et cette mesure transitoire est sensée avoir vécu. Désormais le niveau de vie est, selon le parti, suffisamment élevé et égalitaire pour que les femmes puissent avoir des enfants dans de bonnes conditions et ne plus recourir à cet instrument de limitation des naissances. En effet, les théories qui sous-tendaient initialement l'autorisation de l'avortement,

conformément à la tradition marxiste, considéraient ce phénomène social comme entièrement déterminé par les conditions économiques : l'IVG y était analysée comme une conséquence de la misère dans les sociétés capitalistes, qui devrait donc cesser d'être nécessaire sous le communisme. Mais un certain nombre de médecins et de sociologues, notamment réunis dans la société Pirogov, très en avance sur son temps, qui ont pu réunir des statistiques sur les pratiques abortives, contredisent cette interprétation et affirment qu’indépendamment de leur niveau de vie économique, les familles de tous les milieux sociaux tentent de planifier et de limiter les naissances, et que pour cette raison le seul vrai moyen de lutter contre les très nombreux avortements en Russie est de développer l'accès à la contraception. Mais ceux-ci, non seulement ne seront pas écoutés, mais leur précieuse production scientifique sur le sujet sera très longtemps censurée. L'URSS manque ainsi une première fois le coche de la « révolution contraceptive », sacrifiée sur l'autel de la Raison d'Etat et de la restauration morale, et ce alors même qu'aucun frein législatif n'y existait, contrairement aux pays occidentaux qui restent longtemps conservateurs sur ce point. Ainsi, les conséquences de l'interdiction de l'avortement furent une augmentation dramatique des avortements clandestins extrêmement dangereux pour la santé des femmes, voire mortels.

C'est donc encore le pragmatisme qui est invoqué en 1955, lorsque, après la mort de Staline, l'avortement est ré-autorisé (cette décision sera par ailleurs étendue à l'ensemble des « démocraties populaires » d'Europe de l'Est dans les années suivantes, où des situations très semblables se sont ensuite développées). Confirmant la tendance amorcée de 1920 à 1935, les statistiques montrent que les avortements sont plus nombreux en URSS et dans le bloc de l'Est que presque partout ailleurs dans le monde. Au milieu des années 1960, l'URSS et la Roumanie enregistraient des taux d'avortement de l'ordre de 250 pour 1000, soit plus de dix fois plus que le taux en Europe occidentale.

Mais qu'en est-il de l'accès à la contraception ?

L'URSS s'est lancée dans la production de préservatifs dès 1936, semble-t-il sur la seule initiative de Beria (d’ailleurs connu pour ses nombreuses conquêtes féminines, comme les sources historiographiques ne manquent pas de le souligner). Mais cette décision ne s'inscrit dans aucun programme d'action publique visant à massifier l'utilisation des préservatifs : les seules fois où des campagnes d'information et de distribution ont lieu, elles visent la fréquentation des prostituées par les militaires, et donc plutôt la protection des maladies vénériennes que la contraception. La production est largement insuffisante pour couvrir les besoins des ménages, et ces préservatifs très épais et inconfortables sont loin de supplanter l'utilisation de méthodes contraceptives « traditionnelles » et peu fiables, qui se diffusent en partie dans la population (notamment le « coït interrompu », mais aussi la « méthode du calendrier »). Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que l'avortement ait été à l'époque le principal moyen de limitation des naissances (comme cela a pu être le cas dans une moindre mesure pour les avortements clandestins dans d'autres pays). Par contre, et c'est là la singularité de la Russie, il a gardé ce rôle prédominant dans la deuxième moitié du vingtième siècle. Alors que le développement puis l'autorisation des contraceptifs « modernes »  (pilules, stérilets), en Occident dans les années 1960-70, permettent d'y faire de l'IVG un dernier recours en cas d'échec de ces méthodes, l'URSS passe une deuxième fois à côté de la révolution contraceptive. Mais étant donné qu'à cette époque, les objectifs démographiques ne sont plus aussi déterminants, les chercheurs avancent diverses explications : certains mettent en avant le rôle de l'idéologie puritaine (« il n'y a pas de sexe en URSS », selon la célèbre phrase), la volonté de la part du pouvoir de ne pas laisser les citoyens s'épanouir dans les plaisirs individuels d'une sexualité dépourvue des contraintes reproductives ; d'autres insistent plutôt tout simplement sur le manque de moyens, renforcé par l'absence de volonté politique, l'idéologie n'étant alors qu'une justification a posteriori. Ainsi, la pilule ne connaît pas de diffusion massive. Importée de Hongrie, elle est de qualité médiocre et très souvent mal vue par les médecins et les femmes. En 1974, puis à nouveau en 1981, le ministère de la Santé met en garde publiquement contre ses effets secondaires (notamment les risques de cancers). Ces représentations subsistent jusqu'à nos jours, alors même que les pilules occidentales de qualité satisfaisante sont disponibles en Russie, notamment parce que beaucoup sont des contrefaçons, des « médicaments chinois qui n'ont pas été testés »  (selon la députée E. Mizoulina). En 2005, selon le ministère de la Santé, parmi les femmes en âge de procréer, 14% utilisaient un stérilet, et seulement 10% la pilule. Cela peut paraître d'autant plus étonnant qu'elles sont en vente libre, mais en même temps, l'absence de prescription du médecin favorise justement le choix d'une pilule inadaptée et donc l'insatisfaction vis à vis de cette méthode. On voit donc néanmoins que la diffusion des dispositifs intra-utérins (plus fiables et plus satisfaisants) a été un peu plus large. Quant aux préservatifs soviétiques, produit éternellement déficitaire, l'apparition du réservoir puis du lubrifiant dans les années 1970-80 ne changent pas grand chose à leur impopularité. Selon un diction populaire, « faire l'amour avec un préservatif, c'est comme renifler des fleurs avec un masque à gaz », et les Russes qui avaient 20 ans dans les années 1980 se souviennent encore de leur odeur désagréable et du fait qu'ils étaient parfois lavés et réutilisés ! Au final, selon  un rapport de l'ONU, en 1989, seulement 11% de la demande des Soviétiques en matière de préservatifs est satisfaite, chiffre qui s'élève à 30% pour les DIU, mais tombe à 2% pour la pilule. Ainsi, au moment de la crise économique et sociale qui accompagne la chute de l'URSS, il y a deux fois plus d'avortements que de naissances, et une femme subit en moyenne au cours de sa vie 3 ou 4 avortements.

Par la suite, la démocratisation partielle et la libéralisation du marché ont pu en partie améliorer la situation. On a vu l'apparition en Russie de « plannings familiaux » sur le modèle occidental, mettant l'accent sur l'information et la liberté de choix des individus, d'abord sous la forme d'organisations non gouvernementales bénéficiant de soutiens internationaux (ONU, fonds privés), puis sous la forme d'un programme fédéral (à partir de 1994). En conséquence, la contraception a pu partiellement commencer à se substituer aux avortements à répétition : selon les statistiques officielles, entre 1990 et 2005, le nombre d'IVG a diminué de moitié environ (qu'il s'agisse des données absolues ou relatives). Mais il n'en reste pas moins qu'à la fin de la période étudiée, plus d'une grossesse sur deux se termine par un avortement : le nombre d'IVG pour 100 naissances est de 122, alors qu'il est d'environ 25 dans des pays comme l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie dont le niveau et la dynamique de natalité sont comparables. En effet, si, dans une enquête de 2004, menée par l'observatoire démographique du Haut collège d'économie, un peu plus de 80% des sondés déclaraient utiliser une méthode contraceptive, en réalité seule la moitié d'entre eux utilisaient des méthodes modernes et fiables (environ un cinquième uniquement des méthodes traditionnelles, et un dixième une combinaison des deux). Ainsi, environ 10% des couples fertiles mais ne souhaitant pas d'enfants dans un futur proche n'utilisent aucune contraception, et si on y ajoute ceux qui utilisent une contraception non fiable, on peut en conclure que chez presque un quart des couples la demande en matière de contraception n'est pas satisfaite (contre moins d'un dixième dans la plupart des pays d'Europe occidentale).

Ce n'est d'ailleurs pas seulement sur le plan quantitatif que le contrôle des naissances en Russie se distingue singulièrement du reste des pays développés, mais aussi sur le plan qualitatif. En effet, contrairement à ce qu'on observe partout ailleurs, et en dépit de certains discours alarmistes, ce ne sont pas majoritairement ni les adolescentes ni les jeunes femmes célibataires qui avortent en Russie, mais avant tout les femmes mariées ou en couple stable ayant déjà des enfants. Alors qu'en Occident, le pic du taux d'avortement se situe en moyenne entre 20 et 24 ans, en Russie, il est à presque 30 ans. Selon l'étude du HCE mentionnée plus haut, les trois-quarts des femmes qui avortent sont mariées ou en concubinage, et 70% d'entre elles ont déjà plus d'un d'enfant (tandis que les avortements de premières grossesses ne représentent que 11% du total). L'avortement en Russie est avant tout une pratique visant à éviter la survenue d'un deuxième ou troisième enfant.

De cette réalité, on peut tirer deux conclusions contradictoires mais pas incompatibles en ce qui concerne les jeunes femmes sans enfants : à la fois, le fait qu'elles avortent beaucoup moins que leurs aînées déjà engagées dans la vie de famille peut signifier qu'elles se protègent mieux des grossesses non désirées et font en sorte de repousser dans le temps leur première grossesse (ce que confirment incontestablement certaines études) ; en même temps, cela signifie aussi que dans un certain nombre de cas, elles choisissent, plus ou moins sous la contrainte ou pas, de garder l'enfant. Cette tendance aux naissances « précoces » est plus délicate à analyser, et on manque d'études sociologiques sur le sujet, notamment qui permettraient de faire la part parmi elles entre les naissances planifiées et celles qui ne le sont pas. Néanmoins, il apparaît très clairement, d'une part, que pour les Russes, commencer sa vie de famille tôt reste socialement valorisé : il y a donc très probablement une part non négligeable de ces naissances qui est désirée voire planifiée dans le cadre d'un couple stable (quelle que soit d'ailleurs le rôle de l'intériorisation d'une certaine pression sociale dans ce sens). Et dans ce cadre, il apparaît également qu'une certaine part de ces grossesses précoces (peut être la majorité ?) est sinon non désirée, en tout cas non planifiée : alors, le rejet de la solution de l'avortement va mener dans certains cas à la rupture du couple et à la création d'une famille monoparentale (le nombre très élevé de mères seules va dans ce sens) ; dans d'autres cas, il va mener à la stabilisation du couple, très souvent officialisée sous la forme du mariage, qui sera voulu par les deux jeunes gens ou dans de nombreux cas implicitement ou explicitement imposé par leurs parents. Ce dernier type de situation, où un « accident » va précipiter un mariage qui n'aurait peut-être jamais eu lieu autrement, est très présent ne serait-ce que dans l'imaginaire collectif. Le discours des hommes soupçonnant les femmes de leur faire « des enfants dans le dos » ou de « faire exprès de ne pas faire attention » au niveau de la contraception, est récurrent dans les médias, au cinéma, dans les discussions. Il est de même assez fréquent d’entendre des femmes assumer sans complexe des stratégies qui consistent à tomber enceinte, parfois en trompant la vigilance de leur partenaire (ce qui consiste notamment à mentir en affirmant prendre la pilule), pour ensuite s'assurer un revenu stable sur le long terme, d'abord dans le cadre du mariage, puis après un éventuel divorce sous forme de pensions alimentaires. Il peut d'ailleurs paraître surprenant que ce type de discours puisse exister dans toutes les couches de la société, mais en réalité il faut bien voir à la fois qu'il s'agit d'une société encore en sortie de crise où l'incertitude de l'avenir est présente à tous les niveaux de l'échelle sociale, et à la fois que l'inégalité socioprofessionnelle entre les hommes et les femmes, est également présente à tous les niveaux. Certains y voient un cynisme affligeant et une commercialisation perverse des rapports hommes femmes, d'autres une subtile manifestation de l'âme slave des femmes russes qui ruseraient ainsi pour contrebalancer l'inégalité des sexes sans tomber dans le piège du féminisme à l'occidentale. Elles mèneraient de cette manière une « guerre des sexes » individuelle, officieuse, mais plus efficace ! Quoi qu'il en soit, et même si l’on ne peut pas dire si ces cas de mariages précoces causés par une grossesse inattendue sont plus ou moins courants que ceux des mères seules, ils expliquent en tout cas en partie la relative faible durée de vie des mariages russes dont témoignent les statistiques. Notons également que toutes ces tendances sont sans surprise socialement et géographiquement différenciées : les stratégies pour éviter les grossesses précoces sont plus répandues dans les grandes villes et chez les jeunes faisant des études, et au contraire c'est dans les petites villes de province et en milieu rural, ainsi que dans les couches les plus basses de la société qu'on a des enfants plus tôt. Mais on ne doit pas y voir une règle absolue : là encore on observe souvent des cas, où, même dans des milieux sociaux plutôt favorisés et parmi les étudiantes, devenir mère précocement n'est pas forcément vu comme un handicap et peut même offrir un statut social assez valorisé et avantageux (au moins à court terme), contrairement à ce que veut en général la norme en Occident.

Mais reste à expliquer pourquoi le niveau d'avortement, au delà de la résilience du passé, reste aussi élevé.

C'est-à-dire pourquoi les femmes ayant déjà des enfants, et dans une moindre mesure les jeunes filles, se protègent si peu et si mal des grossesses non désirées ? Certes, la réponse n'est plus à chercher du côté du déficit généralisé de moyens de contraceptions comme à l'époque soviétique. Mais ce n'est pas parce qu'ils sont aujourd'hui disponibles en quantité suffisante qu'ils sont, de fait, accessibles à tous. Le coût de ces moyens contraceptifs peut s'avérer prohibitif, et, sur le long terme, bien supérieur à celui de quelques avortements qui peuvent être réalisés gratuitement dans les hôpitaux publics. La réponse est donc à chercher du côté de l'accessibilité financière, mais aussi du côté de l'accès à l'information. Tout d'abord, chez un certain nombre de femmes, la peur (parfois justifiée) que les contraceptifs soient nocifs pour la santé donne lieu à la croyance (irrationnelle et injustifiée!) qu'il serait préférable d'avorter une ou plusieurs fois plutôt que de les utiliser. Mais, contrairement à ce que voudraient faire croire certains discours culpabilisants, la grande majorité des femmes ne considèrent les IVG ni comme un moyen de contraception comme un autre, ni comme un acte anodin, elles ne s'y résolvent pas sans souffrir et aimeraient ne jamais avoir eu à en subir. D'une manière plus générale, ce qui se passe, c'est qu’il n'y a aucun vrai programme d'envergure d'éducation au planning familial, ni dans les écoles, ni dans les universités – les velléités gouvernementales de 1994 furent de courte durée et tous les financements supprimés en 1997. Selon tous les témoignages qu'on peut recueillir, les jeunes et les moins jeunes sont dans l'ensemble très peu et très mal informés : beaucoup ne se renseigneront que trop tard, une fois confrontés personnellement à un problème, et leurs principales sources d'information sont sans aucun doute Internet et le bouche à oreille dans diverses proportions (avec tous les problèmes de fiabilité que cela implique). Récemment, une gynécologue racontait par exemple sur son blog que dans les années soixante-dix, une jeune fille d'à peine quinze ans venant consulter pour un « retard de règles », après avoir appris, ébahie, qu'elle en était à son cinquième mois de grossesse, s'était mise à hurler : « Mais vous ne comprenez pas, c'est pas possible ! On n’a pas couché ensemble ! Ça peut pas arriver comme ça ! On l'a fait que la journée... et DEBOUT ! ». L'anecdote en serait drôle si elle n'était pas révélatrice d'une certaine réalité qui n'a pas encore totalement disparu.

A ces problèmes fondamentaux du côté de la « demande » en moyens de limitation des naissances, il faut ajouter ceux qui se posent du côté de « l'offre ». On est face à un système dual. Les avortements peuvent être réalisés dans les hôpitaux publics, en principe gratuitement (mais dans la pratique, comme toujours, il est admis d'avancer quelques billets), sous condition d'en faire la demande sur son lieu de résidence officiel (ce qui est loin d'être toujours possible), et de respecter les délais légaux. Pour les femmes qui ne remplissent pas ces deux derniers critères, ou tout simplement qui espèrent avorter dans les meilleures conditions possibles, il existe de très nombreuses cliniques privées qui proposent tous types d'avortements à un prix relativement bas (à partir de 2500 roubles soit une cinquantaine d'euros), 24h sur 24, réalisés le jour même de la demande, anonymement. D'un côté, il est de notoriété publique que les avortements constituent une manne non négligeable pour les médecins sous-payés des hôpitaux publics, qui n'ont donc aucun intérêt à s'engager dans des actions individuelles ou collectives pour aider les femmes à éviter cette issue (même si certains le font pour des raisons éthiques ou morales). De l'autre, les cliniques privées peuvent, au nom du profit, en arriver à avoir des pratiques douteuses (notamment hors délais), et il est clair qu'elles ont tout intérêt à présenter les IVG comme des opérations des plus anodines et bénignes. Les avortements non enregistrés dans les statistiques officielles que ces cliniques totalisent pourraient rapporter selon certaines estimations à un total deux fois plus élevé d'IVG dans le pays.

Mais elles ne sont pas les seules à poser le problème des avortements dit « tardifs » (après 12 semaines). Depuis 1987, en Russie, les avortements sont autorisés après ce délai et jusqu'à 28 semaines non plus seulement pour raisons médicales – quand la vie de la mère est en danger –, mais aussi pour raison sociales (notamment présence de déjà trois enfants, absence du mari pour cause de décès ou de divorce pendant la grossesse) et judiciaires (incarcération, retrait des droits parentaux). En 1996, dans un contexte de grave crise socio-économique, sont ajoutées à la liste des motifs sociaux justifiant une demande d'avortement tardif : le viol, le célibat, la pauvreté (chômage d'un des deux parents ou revenu par tête du ménage inférieur au revenu minimum), l'absence de domicile personnel (dont la définition n'inclut pas les femmes vivant en foyer ou hébergées par un tiers). Inutile d'insister sur la souffrance physique et psychologique liée à ces opérations réalisées à un moment où le fœtus est déjà à un stade avancé de son développement, voire déjà viable.

Ces avortements particulièrement problématiques sont donc devenus un objet de lutte politique privilégié. L'ex-Ministre de la Santé Olga Charapova et la députée de la majorité représentante du Comité parlementaire pour la famille, les femmes et les enfants, Elena Mizoulina,  se félicitent d'avoir obtenu en 2003 le rétrécissement de la liste des « motifs sociaux » de 13 à 4 points. Mais elles affirment se battre plus généralement pour la diminution de tous les types d'avortements, et considèrent également comme une victoire l'interdiction partielle de la publicité pour les IVG et l'obligation d'y apporter la mention des dangers potentiels pour la santé. Elles prétendent systématiquement protéger les femmes et la famille. Leur discours, qui est celui de la tête de l'Etat, s'inscrit dans la droite ligne des conceptions soviétiques mettant en avant le redressement démographique (y compris dans toute sa dimension alarmiste et patriotique, et de prégnance du collectif sur l'individuel). Mais il se rattache également à la tradition des mouvements « pro-life », en faisant très fortement appel à des sentiments moraux et religieux, et en prônant par exemple le statut d'être humain pour l'embryon dès le moment de la conception, ce qui permettrait de nouveau de qualifier l'avortement de crime. Ces deux registres d'argumentation sont souvent d'ailleurs mêlés pour dénoncer le déclin d'une société de plus en plus immorale voire dépravée, qui ne voudrait plus faire d'enfants en raisons de calculs égoïstes. L'Etat s'est donc donné le but d'agir, outre sur la morale, sur les freins économiques à la natalité, en développant des aides à la maternité, comme, par exemple, depuis 2007 la prime du « capital-maternité ». Elena Mizoulina, interpellée tout récemment sur le grave déficit des places en crèches et dans les jardins d'enfants, a proposé pour y remédier rapidement de promouvoir le financement par l'Etat de congés maternités de 3 ans, pour faire garder les enfants par leurs mères qui resteraient donc au foyer. De même, la volonté de rendre obligatoire l'autorisation du mari pour pratiquer les IVG vient compléter  la vision conservatrice de la famille et du rôle des femmes dans la société qu'elle propose. Enfin, elle soutient explicitement que la hausse de la natalité est tellement prioritaire qu'elle pourrait s'obtenir en interdisant totalement l'avortement, et ce au prix de l'abandon des enfants non désirés à la naissance (tout en admettant les limites de cette solution et l'éventuelle nécessité de donner directement les nouveaux nés à l'adoption et non aux orphelinats, qui sont un fléau social en Russie).

Qu'on soit d'accord ou pas avec les orientations politiques qu'elle propose et les valeurs qu'elle invoque, il faut admettre que cette argumentation pose de graves problèmes d'incohérence, qui apparaissent clairement à la lecture des travaux les plus sérieux des chercheurs russes* sur le sujet. Le problème n'est pas seulement qu'elle place la Raison d'Etat au dessus du droit des individus à organiser leur vie reproductive comme bon leur semble. Le problème est surtout qu'elle se base sur des postulats fort contestables : d'abord, qu'il faut absolument redresser la démographie russe ; puis, que pour redresser la démographie russe il faut faire remonter la natalité ; et enfin, que pour faire remonter la natalité, il faut lutter contre l'avortement. En effet, les grandes tendances démographiques que l'on observe en Russie sont globalement tout à fait comparables à celles que l'on observe inévitablement dans l'ensemble des pays développés, et la diminution du nombre d'enfants par femme (jusqu'à une moyenne d'environ 1,3) n'est nullement « anormalement basse », et trop dépendante de tout un ensemble de paramètres socio-économiques pour qu'on puisse espérer agir sur elle artificiellement. Par contre, là où la Russie se distingue des autres pays, c'est par une espérance de vie particulièrement courte, notamment chez les hommes, mais ce n'est apparemment pas une priorité pour le gouvernement... De plus, tenter de faire remonter les naissances en luttant contre les IVG, et en proposant des incitatifs financiers aux naissances, mais en occultant totalement la question contraceptive est absurde, tant les aspirations des Russes à planifier et à limiter leurs naissances sont rationnelles et inévitables. C'est une erreur de croire que les couples refusent de procréer à cause de calculs égoïstes : si le bonheur et la réalisation personnelle sont toujours évidemment un objectif important et si certains ne veulent pas avoir d'enfants (ce qui devrait d'ailleurs être leur droit), les données disponibles montrent que la grande majorité des Russes veulent au moins un ou deux enfants, et que leur limitation des naissances correspond non pas à un égoïsme, mais au contraire au souci de faire venir au monde ces enfants dans les meilleures conditions possibles. Enfin, les autorités dénoncent des « crimes » dont elles se sont elles-mêmes rendues en partie responsables en cessant de financer et de soutenir la contraception.

Néanmoins, il y a fort à parier que si les Russes ne sont probablement pas prêts à combattre politiquement ces remises en causes du droit à l’avortement, ils continueront, quelles que soient les reformes futures, à en faire largement fi dans leurs pratiques individuelles, comme c’est souvent le cas en Russie, ou, comme l’observait Saltykov-Chtchedrine, “la sévérité des lois est adoucie par le caractère non obligatoire de leur respect”.

* Parmi lesquels Igor Kon, décédé le 27 avril 2011, auquel je souhaite ici rendre hommage. Auteur des toutes premières études sociologiques sur la sexualité en URSS, dont les travaux novateurs brisèrent des tabous et apportèrent une contribution scientifique inestimable à la compréhension de la société russe.